Naissance d'une mythologie contemporaine


Mystère de l’enfantement artistique, les Essenomes naquirent un jour de l’été 2006
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D’emblée, on est saisi par l’immédiate proximité de ces représentations, touchant à l’essentiel, à ce fond commun de l’humanité intuitivement reconnaissable.
Tigrane imagine alors un nom pour ces drôles de personnages. Ce sera « Essenomes », affirmant intrinsèquement les deux axes de son projet naissant. En premier lieu, la notion de « génome », suggérant l’idée d’un socle commun, d’une identité profonde commune, au-delà de l’extraordinaire capacité qu’aura l’artiste à produire des individus réellement uniques en même temps qu’ étonnamment semblables. Ensuite vint le verbe  « essaimer ». Car pour Tigrane, il apparaît très vite que le sens profond de ce projet se tient dans le déplacement et la dispersion. Il faut que ce polyptique prenne vie, que certains des douze tableaux le composant partent, remplacés par d’autres…Peu à peu se fait jour l’idée d’un tableau en perpétuel mouvement qui génèrerait une diaspora de par le monde, toujours identique bien que différent, lié dans l’espace et le temps aux générations passées et à venir, d’une tribu qui porterait en son essence même l’origine et la destinée de son histoire. Ainsi les générations se succéderaient-elles dans une prolifération infinie, développant leur présence tribale en douce, çà et là dans le monde. 
L’histoire se construit, la fiction prend forme, soutenue par un propos qui, s’il est nouvellement formulé par l’artiste, correspond à une réflexion longuement nourrie. Des règles du jeu s’établissent alors, dans lesquelles les questions d’identité, de transgénération et d’interconnexion prennent une place majeure, comme un calque posé sur notre monde contemporain.

La création des Essenomes est en effet sous-tendue par une pensée extrêmement moderne et d’une grande acuité, tant sur l’état actuel de la pratique artistique que sur le monde contemporain.
La construction d’un monde - celui dans lequel adviennent les Essenomes - avec sa genèse, ses vivants, puis ses architectures, ses objets, mais aussi ses codes, esquisse in fine les contours d’un mythe contemporain…à partir duquel on pourrait bien imaginer une originale sémiologie prospective ! Car l’invention d’un mythe contemporain, si on en croit encore Barthes, n’est rien autre chose qu’une tentative de décrypter les mécanismes qui fondent la culture de notre époque.
Au travers des Essenomes, Tigrane manifeste avec subtilité l’importance que revêt la notion de « lien », de « communauté » et de « réseau » aujourd’hui, en réponse paradoxale à l’ individualisme grandissant des sociétés consuméristes modernes. Car si les Essenomes sont une tribu, au sein de laquelle l’artiste tisse des liens filiaux, d’autres parentés se créent entre l’Essenome et son propriétaire, entre les propriétaires d’Essenomes dans le monde, etc.
A la tribu des Essenomes se superpose celle de leurs propriétaires. Des territoires émergent, réels ou imaginaires, à explorer, à conquérir, et à se partager…Images de la postmodernité, au sens où l’emploie le sociologue Michel Maffesoli, les Essenomes illustrent ainsi comment le tribalisme contemporain, fondé sur le choix émotionnel plus que rationnel, sur le lien électif davantage que familial ou social, est voué à se développer de manière exponentielle, faisant émerger une socialité nouvelle.

(Textes : Marie Deparis)